Certains enseignants se refusent à lire les derniers mots du jeune communiste fusillé le 22 octobre 1941.

C'EST le dernier sujet dont l'on cause en salle des profs. Faut-il oui ou non lire, le 22 octobre, la lettre de Guy Moquet, ce jeune homme fusillé à 17 ans par les Allemands ? Les enseignants concernés, ceux d'histoire-géographie, de lettres et de philosophie, ne sont guère enthousiastes face à cet exercice imposé par bulletin officiel sur injonction du président de la République. Certains dénoncent une « ingérence politique intolérable » ou « une instrumentalisation de l'histoire au profit du politique ».

« Le rôle de l'école n'est pas d'inculquer l'amour de la patrie, s'agace Marie, professeur de lettres. Un prof doit apprendre à analyser, pas séduire les esprits avec du pathétique ». À écouter les profs, les principales réticences sont pédagogiques. Qu'on impose « une date sans cohérence avec les programmes » fait bondir Sylvain, professeur d'histoire-géographie. « Parler de Guy Môquet avec mes secondes, qui étudient actuellement la Grèce antique, est aberrant. Les élèves, qui ont tendance à manquer de repères temporels, vont tout confondre. » Autre critique : la « vacuité » du texte, jugé « historiquement pauvre ». « C'est une lettre émouvante mais d'ordre privé », estime Pascal, professeur de philosophie à Tours. L'ambiguïté du message délivré est décriée. « On met en avant un simple otage transformé sur le tard en résistant par le PC », critique Henri, enseignant dans les Hauts-de-Seine. « Je doute que cette idée de sacrifice pour la patrie soit un exemple pour la jeunesse en ces temps d'actualité terroriste », note Stéphane, prof à Clichy-sous-Bois.

L'opposition à une « cérémonie commandée »

Les syndicats enseignants ne sont pas en reste. Le Snes, (principal syndicat classé à gauche) appelle ses troupes à « refuser » cette « cérémonie commandée » par Nicolas Sarkozy. Pragmatique, le SE-Unsa (classé à gauche), s'interroge sur l'efficacité « d'une lecture annuelle, surtout solennisée à outrance ». Le Snalc (classé à droite) n'appelle pas au boycott mais n'a entendu « que des critiques négatives » de ses adhérents, nombreux à refuser la lecture. L'organisation de plusieurs commémorations un brin grandiloquentes accroît l'agacement. Un lycée de Saint-Denis de la Réunion prévoit une cérémonie avec lever du drapeau, minute de silence, sonnerie aux morts et chant des partisans. Dans un lycée de Melun, l'idée d'une plaque commémorative, fabriquée par les élèves et contenant des extraits de la lettre, a agité les passions. « Vous imaginez les élèves tomber sur un sinistre  »je vais mourir* chaque matin au lycée ? » se désole Martin, prof d'histoire-géographie.

Si aucune sanction n'est prévue pour les récalcitrants, beaucoup de profs « liront le texte à reculons ». Chez les autres, une autre forme de résistance s'organise. Certains ne liront pas la lettre ou se contenteront de la distribuer. D'autres piocheront dans le corpus de textes proposé par Xavier Darcos : à l'intérieur, quatre missives de résistants français et allemands, des poèmes et un texte de René Char. Serge Tisseron, président de l'association des professeurs d'histoire-géographie, juge le procédé habile : « Le corpus qui comporte des textes de résistants gaullistes, chrétiens et communistes pourrait mettre tout le monde d'accord. » Parmi les frondeurs, la principale tactique reste le contournement de l'ordre. Stéphane abordera la lettre dans le chapitre « construction des mémoires nationales après la Seconde Guerre mondiale ». Martin, lui, prépare déjà un cours sur « les mythes du héros résistant ».